Entretien avec l’anthropologue Sandrine Chenivesse (première partie)

nbesse Par Le 30/06/2026

Dans Portraits

UK - Première partie de notre rencontre avec Sandrine Chenivesse, tour à tour anthropologue des religions chinoises, sinologue, psychosociologue clinicienne et psychanalyste en transgénérationnel.

Egalement écrivaine, elle est ainsi auteur de l’essai La forteresse des âmes mortes (Actes Sud, 2024), un voyage initiatique qui, « du secret au sacré, visible et invisible, de l’indicible au sensible, social et politique, dévoile les dimensions insoupçonnées de l’être, parmi les vivants et les morts, démasquant les recoins les plus enfouis des voix de la Terre, des mémoires ancestrales et collectives »

Sandrine chenivesseRencontre
 

De l’anthropologie des religions à l’anthropologie chinoise, racontez-nous votre parcours...
    
« J’ai découvert l’anthropologie politique en 1981 avec l'anthropologue, sociologue, politologue et spécialiste du monde arabe Bruno Etienne (professeur à l’IEP d’Aix-en-Provence, spécialiste anthropologie du fait religieux). En 1995, j’ai soutenu une thèse de doctorat intitulée « Le mont Fengdu, géographie émergée de l’au-delà », sous la direction de Kristofer Schipper (extraordinaire professeur et directeur de recherches à l'Ecole Pratique des Hautes Études et au CNRS à Paris, professeur émérite  d'orientalisme  à l'université de Leyde).

Au début des années soixante, Schipper a mené à Taïwan des travaux de terrain sur la tradition liturgique vivante du taoïsme. Il a reçu les enseignements ésotériques de maître Chen, un éminent maître taoïste de Tainan, une ville du sud de l'île, dont il était devenu le disciple et le fils spirituel adoptif, mémorisant un nombre impressionnant de rituels taoïstes transmis par une tradition orale plus que millénaire. A l'issue de cette initiation, il a été lui-même ordonné maître taoïste. Devenu un immense savant, ses travaux pionniers ont nourri depuis les recherches fondamentales sur « la haute religion de la Chine » et ont rénové tout un pan des études sinologiques, tant en Occident qu'en Orient. C’était une chance extraordinaire que de pouvoir travailler avec lui toutes ces années.

Depuis, je ne cesse de parfaire mes connaissances dans un monde en perpétuelle mutation. Ma pratique thérapeutique est nourrie en profondeur par l'ensemble de mon parcours qui débute dans les manuscrits anciens du Canon taoïste, en particulier deux chapitres d’un texte nommé « La Révélation des Parfaits », un monument de littérature spirite du 4e siècle, l’équivalent de la « Divine Comédie » de Dante.

Un jeune chamane nommé Yang Xi est alors missionné par les dignitaires d’une cour royale au sud du fleuve Yangzi qui, effrayés par les morts subites survenant dans leurs familles, l’envoient outre-tombe pour aller résoudre ces vendettas spectrales. Lors de transes spectaculaires, tel un fin détective, psychogénéalogiste avant l’heure, il parcourt des géographies imaginaires inconnues qu’il nomme Fengdu « Capitale d’Abondance » et qui deviennent la première représentation taoïste d’un monde des morts.

Jusque-là, depuis l’antiquité, les initiés taoïstes s’étaient surtout intéressés à la question du non-mourir et au principe de nourrir le principe vital par diverses techniques physiologiques et diététiques. C’est ce que j’appellerai le Fengdu mythique. Et puis un peu avant l’an mille, apparaît un autre Fengdu, une montagne située au Sichuan, une région centrale de la Chine adossée aux contreforts tibétains. Le mont Fengdu s’érige progressivement en un lieu saint de grande envergure, se couvrant d’une géographie sacrée qui permet aux pèlerins, souvent venus de très loin, de parcourir l’au-delà pour dénouer des nœuds transgénérationnels avec leurs mal-morts et guérir de fantômes psychiques qui les hantent. Ces pèlerinages spectaculaires sont attestés jusque dans les années trente.

Les mal-morts se différencient clairement des ancêtres qui sont de bons morts dans le sens où ils ont accompli leur cycle vital et ont droit à un culte qui les maintient tels des « vivants de l’au-delà ». Les mal-morts eux, subissent une condamnation, car ils ont été arrachés brutalement, prématurément, injustement à leur vie. De ce fait, ils flottent dans un entre-deux mondes, tels des maillons orphelins, hors généalogie. Perçus comme extrêmement nocifs, ils sont interdits de culte et périclitent, cherchant à tout prix à revenir dans le monde d’avant, car marqués par le non-oubli.

Une longue enquête ethnologique

Dans le cadre de ma thèse, alors jeune ethnologue de 25 ans, j'ai vécu quatre années dans ce petit village reculé du fleuve Yangzi. Cette longue enquête ethnologique s’est révélée très difficile. J’ai dû faire face au mutisme des habitants et elle m’a amenée à arpenter, à mes risques et périls, les frontières poreuses entre le monde des vivants et celui des mal-morts. Mais surtout, à la faveur d’un accident tragique sur le terrain, elle m’a aidée à dénouer une quête intime insoupçonnée liée au deuil impossible de ma mère décédée quatre ans plus tôt. Je n’ai compris que des années plus tard, à la faveur d’une psychanalyse, qu’iI m’avait fallu faire cet immense détour pour tenter malhabilement et candidement de penser l’impensable, de me représenter l’irreprésentable : la malemort dramatique de ma mère.

J’ai en tout vécu une vingtaine d’années en Chine en tant que chercheur indépendant, associée dès 1996 au Centre d’Étude et de Documentation sur le Taoïsme (EPHE/CNRS, Paris). J’ai poursuivi mes recherches de terrain et enseigné, entre 2005 et 2012, la culture et la pensée chinoises à Sciences-Po Paris, l’IEP d’Aix-en-Provence, l’Université Paris 8 et, depuis, je donne encore des master-class et des conférences.

 

 

« L’anthropologie de la Chine a connu une évolution semblable à l’anthropologie faite
par les Européens. Elle est passée du regard vers l’Autre au regard vers Soi ».

(Norbert Rouland, Anthropologie de la Chine)

 

 

La psychosociologie clinicienne en milieu carcéral et dans la sphère psychiatrique

De retour en France en 2008, devenue psychosociologue clinicienne, sans doute marquée par mes anciennes lectures de Michel Foucault, l’un de mes maîtres, j’ai eu envie de redécouvrir une société dans laquelle je n’avais jamais vécu en tant qu’adulte, par ses extrêmes, c’est-à-dire par ses lieux d’enfermement : je suis alors intervenue en milieu carcéral et dans la sphère psychiatrique.

Il y avait un lien cohérent avec les recherches ethnologiques accomplies en Chine sur le monde des mal-morts, un monde décrit comme un lieu d’enfermement, hérissé de forteresses, de geôles, de grottes sombres, un lieu de privation, de punition, et de déchéance parfois, où les individus sont placés au rebut de la société. J’ai pu constater que l’état des prisons décrit en effet en profondeur une société. Les prisons des pays nordiques ont de nombreuses cellules vides qui sont louées au pays du sud de l’Europe dont les espaces carcéraux sont saturés.

Il y a un abîme d’une culture à l’autre sur la représentation de la peine, une peine qui détruit, ou une peine qui reconstruit. Notons que Fengdu signifie littéralement « Capitale d’Abondance ».

Suite de notre entretien avec Sandrine Chenivesse dans la deuxième partie, à découvrir mi-juillet.

 

Vifs remerciements à Sandrine Chenivesse pour sa collaboration à UzEssentiel.com.

Photograpie©Diane de Ferron.

La bonne adresse : L’arbre dénoué, 14 rue des amandiers, Montaren-et-Saint-Médiers. Contact : larbredenoue@yahoo, Tél : 06 12 99 84 77. Retrouvez Sandrine Chenivesse sur Instagram. Découvrez La forteresse des âmes mortes chez Actes Sud.

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