Entretien avec l’anthropologue Sandrine Chenivesse (deuxième partie)

nbesse Par Le 15/07/2026

Dans Portraits

UK - Suite de notre passionnant entretien avec Sandrine Chenivesse, auteur de l’essai La forteresse des âmes mortes.

Après une première partie consacrée aux recherches de la sinologue, allant de l'anthropologie des religions à l’anthropologie chinoise, nous parlons à présent de la création du cabinet L'arbre dénoué, spécialisé en psychanalyse transgénérationnelle et de son lien avec l'écriture.

Newlogo black l arbre denoue sandrine chenivesseLa création du cabinet en psychanalyse transgénérationnelle

Sandrine Chenivesse, c’est également « le cabinet L'Arbre dénoué, un cabinet en psychanalyse transgénérationnelle crée en 2012, dont l’objectif est de proposer des accompagnements thérapeutiques personnels et collectifs : séances individuelles, cycles d’ateliers thématiques (en groupe continu) sur le transgénérationnel et l’histoire de vie, stages résidentiels d’approfondissement, et formation des professionnels de la santé et de la relation d’aide au Récit de vie en groupe ».
 

Pouvez-vous nous présenter, en quelques mots, ce qu'est la psychanalyse transgénérationnelle ?

La psychanalyse transgénérationnelle s’intéresse à ce qui s’est joué plus haut dans les lignées, notamment à des traumatismes qui ont été tus, mis de côté, enfouis dans le silence, souvent pour préserver un « roman » familial, une image impeccable et sans tâche de la famille.

Les stratégies de l’inconscient collectif familial sont nombreuses et puissantes. D’ailleurs aujourd’hui dans notre société, on en a une terrifiante illustration avec la libération de la parole sur les abus sexuels, notamment les viols incestueux. Souvent on prononce le mot d’inceste, et on oublie qu’avant tout c’est un viol, un viol au sein de la famille, qui plus que tout autre viol doit être tu.

En psychanalyse transgénérationnelle, on aborde donc les secrets de famille, de puissantes zones d’ombre qui recouvrent des peines immenses, et même des double-peines : La personne non seulement subit un grave traumatisme, mais en plus elle n’a pas le droit d’en parler. Ces traumas sont comme encryptés dans les souterrains de l’histoire familiale et forment ce que deux brillants psychanalystes hongrois, Nicolas Abraham et Maria Torok, ont nommé des « fantômes psychiques », ainsi définis : « La lacune laissée en nous par le secret d’un autre ». Cela veut dire qu’un tel secret, refoulant un grave traumatisme, devient une mémoire vive, agissante, qui rebondit de génération en génération et se révèle par « le symptôme » chez certains descendants qui deviennent porteurs de fantômes psychiques. Comme s’ils en étaient le ventriloque. En effet le discours du fantôme, c’est le symptôme. Son discours circule à travers le temps et l’espace.

J’ai d’abord créé mon cabinet à Saint-Rémy de Provence. Je venais de quitter Paris pour vivre dans les Alpilles, terres radieuses de mon enfance. Puis des antennes se sont développées à Marseille et à Paris. En 2021, je me suis installée à Uzès. Ma pratique thérapeutique est nourrie d’un long parcours qui, quelque part, commence en Chine, puis s’est enrichi d’une fascinante psychanalyse, incluant une analyse didactique, et d’études et d’explorations approfondies en psychogénéalogie pendant plusieurs années.

Ma pratique se centre sur une vision holistique de l’individu. Il n’est pas anodin de souligner que dès le tout début de ma thèse, j’étais déjà plongée dans la question transgénérationnelle en traduisant les récits de voyage dans l’au-delà du chamane Yang Xi lors de ses transes, lui qui tentait de dénouer les nœuds de mort
transgénérationnels qui s’abattaient sur les familles de ses patrons. Je pense que c’est de là que vient le nom de mon cabinet L’Arbre dénoué.

 

Les arts ne sont jamais bien éloignés de votre carrière. En quoi cela complète votre approche de l’anthropologie et de la psychanalyse transgénérationnelle ?
 
Ayant toujours pratiqué les arts (la musique, le chant, la danse, le théâtre, le clown et l’écriture), je n’hésite pas à puiser dans ce qui m’inspire, intuitivement, lors de
l’accompagnement thérapeutique, notamment avec les groupes. Par exemple, dans les stages que j’anime sur Le Rêve et l’Ecriture intuitive, je propose une session de Théâtre du Rêve, c’est un outil de résolution passionnant et puissant, je m’appuie pour cela sur l’approche Théâtre-Forum que je pratique depuis presque 20 ans, et que j’ai adapté au récit du rêve. Cela ouvre des brèches insoupçonnées vers la guérison. Je propose aussi souvent l’écriture intuitive, c’est une écriture automatique, telle que j’ai pu l’observer dans les rituels taoïstes qui sont d’origine chamanique.

Vous vous êtes aussi dirigée vers le Tarot de Marseille… Pourquoi cela ? 

Le Tarot de Marseille, je l’aborde dans sa dimension initiatique et thérapeutique, mais surtout pas divinatoire. Lié dans ses origines à la tradition alchimique, le Tarot est un fantastique recueil de symboles.

Le déchiffrage des archétypes qui composent le rébus de chaque Arcane ne prédit pas l’avenir, mais nous aide à le construire. Le Tarot est comme le scanner de notre Soi profond, de notre Conscience supérieure, de nos Ressources insoupçonnées et de notre Humanité. Il favorise le retour à nos sources intérieures. Il ne répond pas à nos questions, mais nous interrogent sur nos certitudes, nos croyances, nos pensées limitantes, là où nous pensions avoir des réponses : Pour que nous puissions nous frayer un accès à notre intuition profonde. D’où sa fonction thérapeutique. Nous avons en nous les réponses à tout ce qui nous arrive. Cependant ces résonances n’ont d’intérêt que si elles sont intégrées dans l’expérience.

 

« La forteresse des âmes mortes », récit intime de mon expérience de jeune ethnologue en Chine,

au bord du fleuve Yangzi entre 1990 et 1994 ».

 


Les forteresses des ames mortesEt puis est venue le temps de l’écriture… Racontez-nous l’aventure qu’a représenté La forteresse des âmes mortes - Voyage
initiatique dans les montagnes taoïstes…

« La forteresse des âmes mortes » est la mise en forme et en lumière de mes carnets de jeune ethnologue, lorsque j’accomplissais mes travaux de terrain à Fengdu, le long du fleuve Yangzi, au Sichuan entre 1990 et 1994. C’est mon journal de l’époque. J’ai beaucoup, beaucoup écrit là-bas, j’étais très seule, très isolée, face à des habitants mutiques.

Ecrire a toujours été le coeur de mon élan vital. Et là-bas, c’était devenu un moyen de survie. Et avec l’accident existentiel qui l’est arrivé au cours de l’enquête, c’était même une question de vie ou de mort. On peut le comprendre en lisant le livre. Il m’aura fallu quelque trente années pour accepter de publier ces carnets. Jusque-là retraverser cette expérience par l’écriture me faisait peur. J’avais peur d’en mourir. Il a fallu que je me sente plus ancrée pour aborder ce qui m’était arrivé. Je me suis contentée d’une très légère réécriture car certains textes étaient parfois sous forme de notes non écrites, mais beaucoup de pages étaient déjà très écrites. J’ai surtout travaillé dans le sens d’une simplification de l’écriture, j’ai épuré le texte le plus possible. En dernière relecture, j’ai supprimé les adverbes par exemple, et diminué les adjectifs.

Depuis que le livre est sorti, je suis entrée dans un nouveau cycle de vie. Il est dédié à ma mère, à cette mal-morte, et j’ai le sentiment poignant d’avoir ainsi pu la retrouver, la serrer dans mes bras, contre mon coeur, contre mon âme, pour qu’elle puisse évoluer, comme si par ma dissociation émotionnelle je l’avais longtemps retenue.

Ce livre a permis de parachever le processus de deuil commencé à Fengdu. Et aussi il me fait beaucoup voyager et rencontrer des personnes très émouvantes, je reçois un grand nombre de courriers de lecteurs auxquels je réponds, bien qu’avec un peu de retard. Il y a quelque chose qui tisse une communion grâce au partage de ce récit très intime, étrange et déroutant.

Et après deux siècles de déni de la mort dans nos sociétés occudentales, puis tout récemment l’expérience collective de dimension planétaire que nous avons vécu avec le covid - qui fut une expérience de malemort ! - ce livre répond peut-être à une quête de sens, d’où son succès ?

Vifs remerciements à Sandrine Chenivesse pour sa collaboration à UzEssentiel.com.

La bonne adresse : L’arbre dénoué, 14 rue des amandiers, Montaren-et-Saint-Médiers. Contact : larbredenoue@yahoo, Tél : 06 12 99 84 77. Retrouvez Sandrine Chenivesse sur Instagram. Découvrez La forteresse des âmes mortes chez Actes Sud.

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !