Frédéric Somon, dans les méandres de l’esprit criminel

Sujet de notre deuxième portrait consacré aux écrivains ès polar rencontrés au salon Lussan se livre fin août, voici Frédéric Somon, ancien gendarme spécialisé en police judiciaire, aujourd'hui délégué du procureur de la République et écrivain de romans noirs, voire très noirs.

Son 4e roman, Ichthus, tout juste sorti chez M+Editionsplonge dès les premières pages le lecteur dans les tréfonds perturbants de l’âme humaine.

 

Ichthus somon ichthus

Rencontre Polar

 

Bonjour Frédéric,

Merci de vous prêter au jeu des questions réponses, qui ne sera pas sans vous rappeler vos interrogatoires…

Pour ceux qui vous découvrent avec ce dernier roman, depuis quand écrivez-vous ?

Bonjour, je jure de dire la vérité, rien que la vérité et toute la vérité.

Mon rapport à l’écriture remonte à mon adolescence. Engagé dans la Marine à l’âge de 17 ans et ce pendant un peu plus de 3 ans, j’ai toujours eu de grands moments de solitude lors des traversées des mers et des océans. La vie à bord d’un bateau est rythmée par des périodes de travail (des quarts) et d’autres où le marin est libre de son emploi du temps. De fait, j’appréciais m’isoler sur le pont du bateau et laisser libre cours à mes pensées ; des petits textes, des poèmes etc… Bref, de cette période, je n’ai rien gardé et j’ai confié aux flots mes pensées les plus intimes.

Ensuite, officier de police judiciaire dans des unités spécialisées, j’ai aussi beaucoup écrit. On n’imagine pas combien une procédure criminelle est complexe et nécessite quelques ramettes de papier A4.

 

Sachant que les services de police et de gendarmerie se doivent de rédiger des rapports suite à leurs enquêtes, avez-vous tiré de là l’art de votre prose
romancière ?

Un des grands principes de la procédure judiciaire est, lorsque l’on entend une victime ou un auteur, de retranscrire presque au mot près le langage qu’ils tiennent. Tout ceci évidemment dans un souci de vérité bien que ça donne, parfois, une impression d’un mauvais français. Mais peut-on écrire différemment sans trahir la pensée de celui qui est entendu ? Ensuite, les synthèses judiciaires ou les rapports doivent être concis sans fioritures.

Alors, pour vous répondre, avec mes polars, j’ai presque dû réapprendre à écrire comme le font les écrivains, avec force détails.
 

 

« Un matin brumeux dans la Dombes, sept ans après les premiers assassinats d'adolescentes, la découverte d'un nouveau meurtre avec
un modus operandi identique, est un choc pour les gendarmes de la section de recherches de Lyon.
Ces derniers étaient convaincus d'avoir mis hors d'état de nuire celui que la presse avait surnommé Le tueur de la Dombes »

(La chimère de la Dombes).


Il est souvent dit que la réalité dépasse la fiction. Au sein de votre métier, nul doute que vous avez dû croiser des profils criminels surprenants, entremalfaiteur rusé et meurtrier calculateur…

Comment définiriez-vous ces rencontres, base en quelque sorte des intrigues de vos livres ?

Il ne faut jamais perdre de vue que derrière le criminel, il y a l’homme et son passé.

Outre le fait, aussi horrible soit-il, je me faisais un devoir de comprendre ses motivations, qu’est-ce qui l’avait fait franchir le pas, passer à l’acte. Quel était le caillou dans sa chaussure qui l’avait fait devenir ce qu’il était désormais.

J’ai connu des assassins odieux et assumant leurs actes, d’autres qui ne se reconnaissaient plus, certains qui regrettaient et demandaient pardon ou encore qui niaient tout, alors que leurs mains étaient encore tachées du sang des victimes...


Le grand voyagePourquoi avoir choisi ce genre d’écriture particulièrement sombre ? Des influences littéraires se sont peut-être ajoutées à votre expérience ?

J’ai commencé par écrire de la poésie (voir à ce sujet le blog de Frédéric Somon Des mots, simplement des mots...Le Grand Voyage, 2012, éditions BOD), un recueil d’une vingtaine de poèmes sur le thème central de l’Amour. L’amour d’une femme, de ses parents, de ses enfants, l’amour trahi etc… Puis je me suis essayé aux nouvelles fantastiques (Les nouvelles de Nomos). Mais, finalement, j’ai replongé dans ce que je connaissais le mieux … le crime.

Cependant, bientôt, paraîtra un roman sociétal où je parle des colonies pénitentiaires en France au 19° siècle, qui comptaient au total une centaine en France.

 

 

« Dans la Dombes disparaissent de toutes jeunes filles.

Le scénario macabre se répète, et chaque tragique découverte manifeste la folie du tueur.

Un même maquillage outrancier, un même étrange accoutrement, une même coupe de cheveux au bol,

une rose rouge à leur côté. Le tueur rôde mais l'enquête piétine et sombre.

Sept ans plus tard, s’attachant à de nouveaux indices, le jeune Dominique Deschamps,

officier de PJ au caractère trempé, reprend le dossier »(Quand la Dombes tue)

 



Comment sélectionnez-vous votre sujet et préparez-vous vos séances d’écriture ? Discussion avec des spécialistes (psychologues entre autres), annotations, recherches, chaque auteur ayant sa propre discipline, ses propres rituels de création ?

Comment je sélectionne mes sujets ? Voilà bien une question compliquée à laquelle je n’ai pas véritablement de réponse...

Les deous de soieLe livre sociétal qui paraîtra prochainement a nécessité des recherches, sur les règlements intérieurs des colonies pénitentiaires, sur les événements dramatiques qui ont conduit le législateur à prendre des décisions pour éviter que de tels drames ne se reproduisent.

Pour ce qui est du polar, après presque 40 ans avec les mains dans le cambouis, je suis plutôt dans un domaine que je maîtrise parfaitement.

Après, j’essaie dans chaque roman, d’évoquer quelque chose de peu connu. Dans Les Dessous de Soie, j’ai abordé le piratage à distance des appareils médicaux connectés comme les pompes à insuline ou les stimulateurs cardiaques, dans La Chimère de la Dombes, je parle du chimérisme.
 

La Dombes dans deux de vos romans. Pourquoi ce choix ?

La Dombes est une merveilleuse région piscicole entre Bourg-en-Bresse et Lyon, mais qui fut très marécageuse jusqu’au Moyen Age. 1 200 étangs, des multitudes de chemins et autant d’occasions de s’y perdre. Il m’est apparu intéressant d’y loger un tueur en série qui trouve dans la Dombes, sa zone de confort. Et comme il aime exposer ses jeunes victimes au bord des étangs, il y avait de quoi compliquer la tâche des enquêteurs.

 

 

A savoir : Frédéric Somon a reçu le prix de l'Acadénîmes du polar, décerné par l'Ecole de police de Nîmes pour La Dombes tue.

 

 

En général, pour écrire un roman, de combien de temps avez-vous besoin, en tout et pour tout ?

Pas très longtemps... moins d’une année, c’est sûr.

J’ai expérimenté plusieurs techniques d’approche et, finalement, j'ai trouvé celle qui me correspondait le mieux. Je trace sur le papier un fil conducteur du début jusqu’à la fin du livre avec des rebondissements, des fausses pistes et des impasses. Ensuite, je laisse vivre mes personnages, parfois une situation en entraîne une autre et modifie ce que j’avais initialement prévu. Mais c’est ça qui est bien puisque l’intrigue se complexifie.
 

En phase finale, quels sont vos relecteurs ? Les trouvez-vous dans votre sphère privée ou bien la relecture se déroule-t-elle uniquement entre vous et
votre maison d’édition ? En quoi ce passage obligé avant la publication est-elle indispensable selon vous ?

En premier lieu, il y a mon épouse Liliane, qui découvre le manuscrit (pardon tapuscrit) chapitre par chapitre. C’est ma première lectrice.

Ensuite, j’ai trois relecteurs, ma sœur Corinne, ma fille Emilie et Marc, un ami capitaine de gendarmerie. Ils ont l’œil et j’apprécie leurs avis et leurs critiques. Ils me permettent de reconsidérer certaines phrases ou situations. Ils ont le recul nécessaire et ne sont pas comme moi, en prise directe avec l’écriture.

Ma maison d’édition fait ensuite son travail de correction avant la publication. Pour être honnête, je suis toujours surpris de retrouver quelques coquilles lorsque le livre est imprimé. Comme quoi, malgré toute l’attention que l’on peut apporter, l’œil humain ne voit pas tout... Peut-être sommes-nous tous embarqués dans l’intrigue et ne voyons plus ce qui doit être corrigé.

 

 

« On ne naît pas monstre, on le devient… » Ichthus
 

 

Pour finir… Vous êtes foncièrement convaincu que la noirceur de l’âme humaine est abyssale dans certains cas. Pensez-vous cependant qu’il peut y avoir rédemption ou bien un criminel le reste-t-il à jamais ?

Voilà une question complexe. La question de la rédemption dépend de nombreux facteurs : la nature du crime, les circonstances qui l’ont précédé ou accompagné jusqu’à la volonté du criminel de s’amender.

Entre nous, peut-on pardonner un crime ? Voilà un sujet qui fait débat. Je crois que tout individu peut changer, à l’unique condition qu’il le veuille et qu’il s’engage dans ce long travail de remise en question. Il faut aussi que la société accepte l’homme nouveau qu’il serait devenu.

Après on peut aussi s’interroger sur la récidive, pourquoi y a-t-il autant d’échecs dans la réinsertion ? Que pourrait-on envisager pour la réduire ? Est-ce que les conditions de détention sont adaptées à tous les criminels ? Évidemment non, certains ont besoin de soins très particuliers qu’un enfermement ne permet peut-être pas.

 

Souhaitez-vous ajouter un détail, un commentaire, une anecdote ?

On me dit souvent, après avoir lu mes polars, qu’on ressent mon professionnalisme à travers mon écriture. Heureusement ! Après 40 ans à courir après les criminels et à vivre des situations toujours dramatiques et stressantes, au point d’en perdre le sommeil, ce serait triste qu’il en soit autrement.

J’essaie d’être précis dans mes descriptions, mes analyses, mes situations. Je bondis sur mon fauteuil lorsque je lis ou regarde un polar où tout me semble cousu de fil blanc ou que les situations ne peuvent pas exister dans la vraie vie.

Peut-être qu’à travers mes livres, je corrige la vision erronée de certaines séries ou films. Ensuite, un de mes objectifs est de faire toucher du doigt la difficulté du métier d’enquêteur judiciaire, qu’il soit gendarme ou policier. Nous faisons le même travail. Il ne faut surtout pas croire que lorsqu’il referme la porte de son logement, il oublie ses enquêtes. Au contraire, elles seront toujours là à le titiller, de jour comme de nuit. Et comme je l’ai écrit dans Ichthus », les enquêteurs gardent en mémoire, non pas les enquêtes qu’ils ont élucidées, mais celles qui ne l’ont jamais été.


Vifs remerciements à Frédéric Somon pour sa collaboration à cet article.

Les romans de Frédéric Somon : Le grand voyage (2012), Les dessous de soi/e (2015), L’orphelin de Mortemer (2017), La chimère de la Dombes (2021), Quand la Dombes tue
(2022). Ichthus est publié aux éditions M+Editions.

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